jeudi 6 mai 2010

Controverse sur le mot barbare


Quelques remarques sur le barbare à l’époque hittite et en Grèce ancienne
La thèse : à l’époque hittite le barbare est celui qui pratique l’inceste. Chez les Grecs on ajoute un certain nombre de caractéristiques secondaires à cet élément de base qui peut remonter au monde indo-européen. 




Les barbares chez les Hittites
Pour les Hittites la prohibition de l’inceste définit la civilisation. Suppiluliuma I (1350-1319) ou son scribe définit l’inceste par le terme dampupi, qu’on peut traduire par « barbare, sauvage ». Selon le texte du Traité entre Suppiluliuma et Haqquna de Hayasa, Huqana pratique l’inceste parce qu’il est originaire de Hayasa[i]. Les habitants de Hayasa, qui sont des barbares, pratiquent l’inceste[ii]. On trouve la même thématique chez les Grecs. L’inceste y est considéré comme une marque de barbarie. Ainsi  dans un passage bien connu d’Andromaque, Euripide écrit : « Toute la race des barbares est ainsi faite. Le père y couche avec la fille, le fils avec la mère, la sœur avec le frère »[iii].

Inversement les Hittites, qui sont des gens civilisés, ont prohibé l’inceste et exerce une violente répression à l’égard de ceux qui s’y livreraient. Ainsi pour les Hittites l’interdiction de l’inceste définit la civilisation. Celui qui pratique l’inceste est un barbare, un dampupi, littéralement un individu « inexpérimenté »,  un être frustre qui ne connaît pas les usages de  la civilisation, mais qui est capable d’éducation et d’intégration. Les conséquences de l’inceste sont évoquées succinctement dans le traité. Le pays barbare pratiquant l’inceste est en proie aux troubles et à l’agitation (zahhan). En revanche, l’adultère et le viol n’entrent pas dans la catégorie des hurkel et ne sont pas non plus désignés par un terme spécifique, à l’exception de la concupiscence qui se porterait sur les femmes du palais.  Cette limite qui définit le cadre au-delà duquel l’homme cesse d’être un civilisé, est de nature religieuse. Les contrevenants s’exposent à la punition divine. L’inceste est considéré comme ce qui n’est pas permis natta ara. Watkins a montré que l’expression hittite natta ara était équivalente du grec ouk osia « il n’est pas permis ». Le termeosia concerne les normes de la religion et de la morale, et définit ce qui est permis, ce qui est juste, ce qui est conforme aux lois divines, et s’oppose au to adikion « ce qui est injuste »[iv].
D’où l’idée que l’inceste, qui est considéré dans le Traité de Suppiluliuma et de Huqqanacomme natta ara, est chez les Hittites un crime fondamentalement religieux. Les termes ikibbu et NIG.GÍG, qui sont équivalents en akkadien et en sumérien, interdisent différentes actions sexuelles et sont employés dans un contexte religieux. 

La question suivante est celle-ci. Les Gasgas qui sont les « ennemis héréditaires » des Hittites,  sont considérés par eux comme de barbares ?  
Les Gasgas. Nous reprenons ici en partie les analyses de Jacques Freu[v].
 De nombreux textes évoquent  les rapports noués avec les Gasgas et la lutte incessante menée contre eux pour protéger de leurs razzias les cités, les récoltes et le bétail. Ils évoquent une situation endémique, dont l’absence de données datées empêche de suivre l'évolution et de préciser les circonstances de l’effondrement final.
Dans la lettre Mşt 75/47 le roi cite le courrier que lui avaient adressé Hulla, Kaššu et Zilapiya, les trois responsables militaires du district de Tapikka, absents de la région lors de l’envoi de cette correspondance : « Alors que nous étions à Œattuša, nous avons appris que les Gasgas ont pris du bétail et coupé les routes » (HBM 17 : 5-8). Ils ajoutaient que l’un de leurs subordonnés avait envoyé des guetteurs (šapašalli) surveiller les mouvements de l’ennemi (et de ses « espions ») qui menaçait la ville de Marišta (ibid : 15-20).
Le pillage des récoltes et le rapt du bétail sont les craintes exprimées le plus fréquemment par le souverain qui ne cesse de donner des ordres en conséquence, comme dans le cas de l’attaque de nuit menée par deux groupes de 600 et de 400 Gasgas qui avait abouti à un tel désastre à Kašipura (HBM 25)[vi]. Une invasion de sauterelles ayant détruit les récoltes des Gasgas des précautions devaient être prises autour de la même localité pour empêcher les Gasgas de venir enlever celles du district[vii]. Un domaine de la reine, à Kappušiya, n’avait pas été épargné. Les Gasgas s’y étaient emparé de 30 têtes de bétail et de 10 hommes[viii], etc.
Pour faire face à cette situation le Grand Roi, Tuthaliya III, le gouverneur (BĒL.MADGALTI) Himuili et les commandants des troupes, Hulla, Kaššu (UGULA NIMGIR.ERÍN.MEŠ, « commandant des hérauts militaires » selon Beal)[ix], et d’autres, organisent les concentrations et les mouvements des troupes en fonction des menaces et disposent d’un important « service de renseignements » dont les « guetteurs » (ou espions, šapašalli) sont le fer de lance. Les points d’appui hittite au nord et au nord-est de Hattuša, forteresses ou chefs-lieux de districts, sont dominés par des zones montagneuses d’où l’ennemi peut surgir à tout instant et attaquer à revers les troupes en mouvement. Kaššu a été surpris de cette façon par les Gasgas qui lui ont pris 40 bovins et 100 moutons. Le commandant hittite dit les avoir poursuivis  et leur avoir tué ou fait prisonniers 16 hommes[x].
Le grand Roi était particulièrement attentif à la « soumission » de chefs de clans ou de tribus et aux ralliements en masse de populations gasgas désireuses de conclure des accords de bon voisinage comparables à ceux dont on a conservé le texte. Un certain Marruwa ayant « capitulé », le roi hittite menace Kaššu des pires sanctions (être aveuglé sur-le-champ) s’il ne lui expédie pas sans attendre le personnage, appelé d’abord « l’homme de Himuwa » (Mşt 75-45 ; 3-4), puis « l’homme de Gagadduwa (Mşt 75/69 : 8-9)[xi]. Himuwa faisait partie des cités tombées aux mains de l’ennemi énumérées par la prière d’Arnuwanda et d’Ašmunikal. Elle était de nouveau contrôlée par les Hittites sous le règne de leur successeur. Un bon exemple de ces ralliements en nombre est fourni par la lettre Mşt 75/112: 17-32. Kaššu a averti le roi, qui répète ses paroles dans sa réponse, que les Gasgas de la région d’Ishupitta sont venus « en masse » demander la paix et qu’il les lui a envoyés[xii], ce qui n’a pas empêché d’autres gasgas de l’attaquer dans les environs de cette bourgade.
Les textes de Maşat rapportent le cas de prisonniers faits par les Hittites au cours de combats et déportés en tant que « captifs », NAM.RA.MEŠ (arnuwala). Il apparaît que nombre d’entre eux étaient aveuglés et confinés à des tâches serviles. Parmi les personnes énumérées par la liste HKM 102[xiii] il est précisé qu’un dénommé Taniti (de Taggašta) n’a pas été aveuglé et que sa rançon sera éventuellement de « deux garçons otages et un homme ». Il s’agissait sans doute d’un « notable » gasga dont on attendait qu’il soit racheté.
Pihina (de Kuruptašša) qui a été aveuglé, sera, quant à lui, échangé contre deux femmes et trois bovins. Une large proportion des NAM.RA.MEŠ mentionnés en HKM 102 a subi ce traitement dont il est difficile de dire s’il était réservé aux Gasgas et destiné à semer la terreur parmi eux[xiv].
Il  est possible que la tablette Mşt 75/113 ait fait partie du lot le plus récent des lettres parvenues à Tapikka. Un dignitaire nommé Adad-bēli avait averti le roi que l’ennemi avait attaqué « en masse » en deux points de la frontière. Une colonne l’avait franchie à Ištaruwa et une autre à Zišpa. Les Gasgas s’étaient dirigés ensuite vers le mont Šakkadunuwa qui dominait la région de Tapikka et le commandant hittite avait envoyé ses guetteurs sur le mont Happiduini pour surveiller la marche de l’ennemi et ramener les troupeaux à Tapikka quand la route serait libre[xv]. Les montagnards s’infiltraient facilement en empruntant les sentiers de la montagne pour tourner les forteresses hittites. A la fin du règne Tapikka est tombée aux mains des Gasgas et a été détruite. Le sceau du roi Tuthaliya III est resté imprimé sur des fragments de tablette que les archéologues ont mis à jour lors des fouilles de Maşat Höyük. Cette catastrophe a été vraisemblablement l’un des épisodes de ce que l’on a appelé « l’invasion concentrique » qui, si l’on en croit un « décret » de Hattušili III, a permis aux ennemis du Hatti d’envahir son territoire à partir de tous les horizons : « Autrefois le pays hittite fut saccagé par les pays étrangers. L’ennemi gasga vint et saccagea les pays hittites et fit de Nenašša (Nanessos) sa frontière.  En direction du Bas-Pays vint l’ennemi d’Arzawa et lui aussi saccagea les pays hittites et fit de Tuwananna (Tyane) et Uda (Hydé) sa frontière. De loin l’ennemi d’Arawanna vint et saccagea tout le pays de Kaššiya (région d’Ankara). De loin l’ennemi d’Azzi (= Hayaša) vint et saccagea tout le Haut-Pays et fit de Šamuha sa frontière. L’ennemi d’Išuwa vint et saccagea le pays de Tegarama (assyrien Til Garimmu, turc Gürün). De loin l’ennemi d’Armatana vint et saccagea les pays hittites et fit de Kizzuwatna (Kummani) sa frontière. Et la cité de Hattuša fut livrée aux flammes…seule la maison hešti de…échappa »[xvi].
Bien que le texte ne le dise pas il est certain que ce sont les Gasgas, venus du nord et les plus proches de la capitale qui ont brûlé Hattuša. Il est aussi probable que cette grave crise qui a menacé la vie du royaume a été le prétexte du coup d’état qui a fait de Šuppiluliuma l’héritier du trône et l’agent du redressement du Hatti.

Ces différents textes montrent que la lutte entre les Hittites et les Gasgas a été endémique. Le textes révèlent que les Gasgas commettent des crimes abominables. Ils s’attaquent notamment aux biens des dieux et respectent pas leurs serments. Mais en aucun cas il ne sont accusés de pratiquer l’inceste, comme c’est le cas des habitants de Hayasa. Ils ne sont donc jamais considérés comme des barbares. Par ailleurs les habitants de Hayasa qui pratiquent l’inceste  peuvent être intégrés, civilisés. Cette constatation suggère que la barbarie relève pour les Hittites de comportements sexuels incesteux.
Ni dans le cas des Gasgas ni dans le cas des habitants de Hayasa il n’est fait allusion au langage utilisé.

 Dans le monde grec 
Les critères utilisés pour définir le barbare sont à la fois analogues, à la fois différents.


Critère commun. L’inceste. L’inceste y est considéré comme une marque de barbarie. Ainsi  dans un passage bien connu d’Andromaque, Euripide écrit : « Toute la race des barbares est ainsi faite. Le père y couche avec la fille, le fils avec la mère, la sœur avec le frère »[xvii].

 Mais d’autres critères définissent la barbarie

Une langue différente.
Homère évoque « les Cariens à la voix barbare ». (Iliade chant 1)
       Il évoque Héphaistos qui est allé à Lemnos, chez les Sintiens au langage barbare » (Odyssée, chant 8).

Chez Eschyle,  le choeur les vieillards perses supplient  Darius en
ces termes : « Le Roi égal aux Dieux m’entend-il pousser en langue barbare
mille cris divers, amers, lamentables ? Je crie vers lui mes plaintes lugubres. »

Le barbare est celui qui pratique une langue inaudible. C’est celui qui dit « br, br » d’où l’origine du mot. Les plus vielles civilisations sont dites barbares. Par exemple les Perses ou les Egyptiens, tout autant que les  peuples primitifs comme les Thraces. Par opposition, les Grecs forment une unité linguistique. Pour un Grec, l’humanité se divise nettement en deux groupes, le monde grec et le monde barbare. Le terme « barbare » ne signifie rien d’autre que non grec. Strabon au 1e siècle souligne l’évolution du terme (Géographie XIV). Une fois l'habitude prise de qualifier ainsi de barbares tous les gens à prononciation lourde et empâtée, les idiomes étrangers, j'entends ceux des peuples non grecs, ayant paru autant de prononciations vicieuses, on appliqua à ceux qui les parlaient cette même qualification de barbares, d'abord comme un sobriquet injurieux, puis abusivement comme un véritable nom ethnique pouvant dans sa généralité être opposé au nom d'Hellènes ». Des pratiques religieuses différentes des coutumes étranges. L’Oriental mange des choses insolites, s’habille comme une femme,  a des pratiques sexuelles qui le ravalent au rang des animaux, se prend pour un dieu mais se conduit comme une bête. Le barbare n’est pas tout à fait un homme. Selon Aristote dans la Politique  « Esclave et barbare, c’est par essence la même chose », affirme Aristote dans La Politique. Le Barbare n’appartient pas à une cité, il n’est pas soumis à des lois qu’il s’est données. Éleveur, il est rarement capable de cultiver la terre, « il ne connaît ni le blé ni la vigne », présent précieux de Dionysos. Il n’est pas hospitalier, et parfois même le voyageur égaré sur son territoire le découvre, trop tard, anthropophage[xviii] !

Des peuples qui ne connaissent pas la liberté. A l‘époque des guerres médique le terme est utilisé pour désigner les adversaires des Grecs. Le mot grec barbaros réfère à tous les non-Grecs sans culture, sans liberté, indignes de la citoyenneté. Cependant le discours est moins net qu’il en a l’air. Violaine Sebillotte écrit à ce sujet : « Le point de vue d’Hérodote sur les guerres médiques, et particulièrement la bataille de Salamine en 480 avant notre ère, n’est pas totalement conforme à la bipolarisation grec/barbare, qui organise et hiérarchise les individus et les groupes vivant autour de la Méditerranée à l’époque classique. En effet Hérodote est un métis d’Halicarnasse en Asie mineure, et il s’amuse plutôt à décrire dans cet engagement naval la provocation d’Artémisia, reine de sa cité en 480. Celle-ci, également métissée, prouve qu’une cité grecque peut être dirigée par une femme, y compris à la guerre. Artémisia, particulièrement avisée, se conduit certes de façon déloyale mais avec une adresse telle que les dieux semblent avec elle. En adoptant le point de vue du métissage, celui d’Hérodote, il s’agit ici de montrer que l’épisode ne valide ni ne renverse la hiérarchie grec/barbare mais révèle les résistances d’une autre réalité grecque, celle d’un monde mélangé, où les femmes ne sont pas toujours soumises aux hommes suivant les critères de l’Athènes du ve siècle Artémisia, Violaine Sebillotte, « Hérodote et Artémisia d’Halicarnasse »,Clio, n°27-2008, Amériques métisses, p.15-33.

  
Conclusion. Le terme barbare à l’époque grecque semble recouvrir des réalités beaucoup plus diverses qu’à  l’époque hittite où  les critères de langue et d’identité culturelle  n’apparaissent  pas. Il traduit manifestement une exaltation de soi-même étonnant de la part d’un peuple qu’on présente comme étant l’inventeur de la démocratie. Le barbare ne peut pas être intégré. A cet égard on rappellera que l’initiative de Périclès en 451, la citoyenneté fut restreinte à ceux dont le père était citoyen et la mère fille de citoyen athénien.  Inversement la civilisation hittite semble beaucoup plus ouverte aux civilisations extérieures, persuadée que le barbare peut et abandonner l’inceste considéré comme la marque de la barbarie. Comme le souligne J. Freu[xix] : « Les Hittites n’ont jamais manifesté de sentiments d’hostilité de caractère ethnique ou religieux à l’égard des autres peuples » A cet égard on se rappellera que les Hittites tout en conservant leur langue indo-européenne ont accepté les échanges culturels et linguistiques avec les autres peuples. Seules les pratiques sexuelles « hors norme » les ont amenés à des désigner d’autres peuples comme des « barbares ».
Michel Mazoyer
Université de Paris 1



[i] Hayasa est situé dans la Haute vallée de l’Euphrate. Le Traité a été signé au début du règne de Suppiluliuma (Freu, dans Freu et Mazoyer, Les débuts du nouvel  empire hittite, Kubaba, Paris, 2007, p. 216-218.
[ii] Mazoyer, « Sexualité et barbarie chez les Hittites », Barbares et civilisés dans l’Antiquité, Cahiers Kubaba, 143-151.
[iii] V. 173-175, cités par Wilgaux  « Inceste et barbarie en Grèce ancienne », Barbares et civilisés dans l’Antiquité, Cahiers Kubaba, p.267.
[iv] Watkins, « La désignation indo-européenne du tabou », in Selected Writings, vol. 2, pp.24-25. Dans le monde grec peuvent être considérés comme criminel, outre l’inceste (mal défini), les adultères, une union sexuelle qui se déroule dans un sanctuaire, un amour monstrueux pour un animal, toute union non autorisée par une divinité (Wilgaux, loc.cit, 268).
[v] Freu, « Les barbares gasgas et le royaume hittite », Barbares et civilisés dans l’Antiquité, Cahiers Kubaba, p.61-99 (Barbares et civilisés dans l’Antiquité infra).
[vi] Alp, Hethitische Briefe auf Maşat  Höyük, Ankara, 164-165 (HBM 25) ; 173-175 (HBM 31) ; 200-203 (HBM 46) ; etc.
[vii] Alp, ibid. 148-152 (HBM 19).
[viii] Alp, ibid., 130-133 (HBM 8) ; Hoffner, « Middle Hittite Period » (Maşat Letters), The Context of the Scripture III,  2002, 47-48.
[ix] Beal, The organisation the Hittite Military, Heildelberg, TdH 20, 1992, 396-407.
[x] Alp, 1991, 134-137 (HBM 10) ; Hoffner, 2002, 48-49.
[xi] Alp, ibid, 138-141 (HBM 13 et 14) ; Hoffner, ibid., 49.
[xii] Alp, ibid., 134-135 ; Hoffner, ibid., 48-49 (HBM 10).
[xiii] Del Monte, « I testi  amministrativi da Maşat Höyük, /Tapika », OAM 2, 1995, 103-111.
[xiv] Hoffner, 2002, 61-72, pp.65-68.
[xv] Alp, 1979, 29-35 ; 1991, 200-203 (HBM 46).
[xvi] KBo VI 28 : 6-15 ; Goetze, Kizzuwatna and the  Problem of the Hittite Geography, New Haven, 1940, 21-26
[xvii] V. 173-175, cités par Wilgaux loc.cit.,  p.267.
[xviii] Voir http://www.historia.fr/content/recherche/article?id=26455
[xix] Freu, « Barbares et civilisés dans l’Antiquité », p.61.

La guerre et la paix, tel est le nouveau thème qu'abordent les Cahiers Disputatio dans ce nouveau numéro qui sera en librairie le 15 mai 2010.



Méditer sur la guerre et donc la paix, en une période de crise internationale n’est pas inutile, tant il est vrai qu’il ne suffit pas de crier « Paix ! Paix ![1] » pour obtenir la concorde entre les hommes et les peuples. Cela est d’autant plus urgent que la théorie du choc des civilisations réaffirme l’idée très répandue que les religions alimenteraient nécessairement les conflits ; le Père Maldamé souligne d’emblée ce lien : « La guerre fait partie de notre quotidien – ou du moins sa mémoire, son spectacle médiatisé ou la crainte de la guérilla urbaine qui couve. Notre réflexion sera attentive à ce fait pour en percevoir les raisons et, en particulier, étudier  la responsabilité des religions dans ses motivations. C’est nécessaire, car la plupart des conflits actuels sont habités par des références religieuses : à l’évidence, le conflit concernant Israël déchire la Terre sainte mais aussi les guerres dans les Balkans avec la si cruelle purification ethnique, et encore les guerres entre chiites et sunnites en Irak, plus loin encore les conflits entre musulmans et hindous… Tous sont motivés par l’appartenance religieuse. » Mais, pour autant, y a-t-il un lien de causalité directe entre les deux ? Le Père Maldamé en montre la fragilité : « Si la violence liée aux religions n’est pas le fait de déviants, mais se manifeste en son cœur, il faut examiner les analyses sociologiques qui essaient de l’expliquer par des facteurs non religieux. Cette explication est très présente dans le discours universitaire. Celui-ci est attentif à reconnaître que la violence est d’abord sociale ou économique – et plus profondément psychologique. »
C’est ainsi qu’Yves Roucaute et l’abbé Michel Lelong dans leurs articles respectifs, contestent cette logique, préférant penser que toutes les grandes spiritualités, chacune dans leur propre langage, nous invitent à dominer nos pulsions et nos égoïsmes. Ahmed Aboukorah, philosophe musulman, s’insurge lui aussi contre cette idée que Catholiques et Musulmans seraient condamnés à se faire violence.
C’est bien cette paix entre les hommes que nous propose de réaliser le Christ, ainsi que le souligne Paul Mirault dans son article consacré à Claude Tresmontant, mais pas n’importe quelle paix, la paix qui vient de Dieu, puisqu’en dehors de Lui, nous ne pouvons que bâtir sur le sable[2]. La paix est donc avant tout une humanité se laissant aimée par Dieu, s’abandonnant à Dieu et trouvant alors en lui le chemin d’une réconciliation durable et solide. La paix commence donc dans l’Eglise du Christ et a contrario, comme le souligne le Père Jean-Michel Gleize, « saint Thomas d'Aquin (…) définit le schisme, qui est la rupture de la paix dans l'Église, comme un péché contre la charité. »
Pour autant s’il est effectivement faux de rendre les grandes religions, et en tout cas le christianisme, responsables des conflits, quand elles prétendent apporter la paix, il reste vrai que les textes même du Nouveau Testament ne manquent pas de nous provoquer, ainsi que le montre Jeanine Cadieu, par un certain nombre de paradoxes qui nous invitent à la prudence, comme cette phrase du Christ selon laquelle le Règne de Dieu appartient aux violents[3]. On pourrait également rappeler ce passage de l’Evangile, dans lequel Jésus encourage des soldats romains à se contenter de leur solde sans chercher à les décourager de poursuivre leur carrière dans les armes[4]. Gérard Guyon nous rappelle que « Dans la tradition de l’AncienTestament dont elle hérite, l'Epître aux Hébreux contient encore un hommage aux héros soldats des temps de l’Ancienne Alliance[5]. Quant aux écrits du Nouveau Testament, ils font une large place aux métaphores militaires[6]. Les plus connues parlent des équipements des soldats : la cuirasse de la justice, le bouclier de la foi, le casque du salut et le glaive de l'esprit. L'Evangile de saint Luc considère avec aménité les militaires qui font l'objet d'un soin tout particulier ; et l’on sait que le premier des baptisés, parmi les païens, est le centurion Corneille[7]. » Les théologiens catholiques, à commencer par saint Augustin, développeront d’ailleurs le concept de « guerre juste », comme nous le rappelle Michel Mazoyer.
On voit donc que l’absence de conflit n’est pas une fin en soi, « la paix ne se réduit pas à une absence de guerre, fruit de l’équilibre toujours précaire des forces[8] », et que la théologie catholique nous éloigne d’un pacifisme qui pourrait être mal compris et qui se nourrit d’illusions idéologiques (voir l’article de Pierre Essain). Ces illusions qui voudraient nous interdire l’usage de la guerre ne manquent d’ailleurs pas d’être aussi contradictoires qu’absurdes comme le met en évidence Michel Nodé-Langlois dans son article consacré à l’étude de l’article 40 de la IIa-IIae de la Somme Théologique : « pas plus qu’aucune autre, l’interdiction réclamée de la guerre ne pourrait espérer se traduire dans les faits sans s’assortir d’une possibilité de coercition pour réprimer sa transgression. »

C’est ainsi, comme le montre très bien Gérard Guyon, que les chrétiens des premiers siècles ne jugent pas le fait de la guerre de manière profane, eux pour qui « la guerre est la conséquence du péché », une punition immanente[9], et donc « un remède au mal selon le Dieu des armées biblique » dont la « finalité est alors la paix ». « Il faut même ajouter à ce constat la nature particulièrement combative du langage des Ecritures, lorsqu’il est question de ceux qui menacent la foi. Ils sont présentés comme des troupes au service de Satan, l’Antéchrist qui se proclame le chef de ce monde. Il s'agit de combattre ces ennemis. Il faut les démasquer et ne pas perdre de vue qu'ils sont conduits par celui qui est l'archétype du danger qui menace le chrétien[10]. » C’est en quelque manière ainsi que le philosophe allemand Hegel voyait dans la guerre une ruse de la raison, une nécessité même de l’histoire. « En d’autres termes, souligne Jean Cachia commentant le philosophe, dire que la guerre est un mal absolu, alors qu’elle se produit en fait, revient à nier la providence. »
Au-delà de la philosophie et de la théologie, cette thématique a traversé l’histoire de la littérature chrétienne ; Claude Moussy, Marie- Anne Evrard, François-Marie Haillant et Michel Bouvier nous en donnent quelques aspects frappants comme le poète latin Dracontius, mais encore Ronsard, Fénelon et quelques autres.
Rompant avec l’idée répandue aujourd’hui et partagée parfois par des clercs, P. Guelpa, prenant l’exemple de la conversion de l’Islande,  qui  s’est faite sans violence, dans le respect et la tradition du pays, montre que le christianisme est fondamentalement une religion fondée sur la paix et le respect des autres civilisations.
Paul Mirault & Michel Mazoyer

[1] Jérémie 6.14.
[2] Matthieu 7.26.
[3] Matthieu 11.12.
[4] Luc 3.14.
[5] Epître aux Hébreux 11, 32-34.
[6] Saint Paul, Epître aux Corinthiens I, 9, 26-27 ; II, 10, 3-4 ; Ephésiens 6, 14-16 ; I Colossiens, 29 ; II Colossiens, 1 ; I Thimotée2,3 ; II Thimotée 4, 7.
[7] Saint Luc 7, 1-10 ; Actes 10.
[8] Paul VI, Populorum progressio
[9] Léon X, exsurge Domine : « Se battre contre les Turcs, c’est s’opposer à Dieu qui par eux visite nos iniquités ».
[10] Evangile de saint Matthieu 7, 15 ; Evangile de saint Jean 10,5 ; Actes 20, 28-32.

samedi 1 mai 2010

La philosophie française contemporaine et le christianisme


Jean-François Petit présente son Histoire de la philosophie française au XXe siècle. Un excellent guide pour comprendre la pensée des grandes figures philosophiques de ce siècle, de Blondel à Deleuze, dans leur dialogue avec le christianisme.
Jean-François Petit, assomptionniste, est maître de conférences à la Faculté de philosophie de l’Institut catholique de Paris. Il collabore régulièrement aux pages « Livres » du journal La Croix.

vendredi 23 avril 2010

Roland Hureaux se demande si au-delà des polémiques sur le pape, nous ne serions pas en train d’assister à un basculement géopolitique...


... Tandis que Moscou se rapproche de Rome, le monde anglosaxon entre en guerre contre la Vatican.

source : Marianne 

Le bruit médiatique considérable qui a touché l’Eglise catholique au cours des mois passés, a été l’occasion d’un reclassement, passé relativement inaperçu, dont les conséquences géopolitiques pourraient être considérables.
On se souvient que dans La guerre des civilisations (1996), Samuel Huntington opposait la civilisation dite « occidentale », Amérique du Nord et Europe de l’Ouest, tant catholique que protestante, à la civilisation « orthodoxe », Russie, Grèce, Serbie, etc., alors même que les différences théologiques entre catholiques et orthodoxes sont infiniment plus ténues que celles qui séparent Rome des différentes « dénominations » protestantes.
C’est cette césure qui pourrait aujourd’hui être remise en cause.
Qui n’a remarqué en effet, dans les tourmentes successives qui ont secoué la papauté : discours de Ratisbonne, levée de l’excommunication des lefévristes, prévention du SIDA en Afrique, mémoire de Pie XII, et qui ont culminé, ces dernières semaines, avec la question des abus sexuels de mineurs ( une expression que nous préférons à celle de « pédophilie », ce dont il s’agit étant à l’évidence de l’ordre de l’eros et non de la philia) imputés au clergé, l’appui sans faille de la Russie à la papauté ? Tant celui du patriarcat de Moscou que du gouvernement russe.
Qui l’eut cru ? La Pravda, elle-même, jadis organe du parti communiste, dénonce les « attaques déloyales » contre Benoît XVI.
Les faveurs dont son prédécesseur polonais n’avait jamais bénéficié, n’ont pas été marchandées au pape allemand.
L’étonnant « pèlerinage » du chef de l’Etat russe à Notre-Dame de Paris, pour vénérer la couronne d’épines que Saint Louis y aurait ramenée, s’inscrit dans la même volonté d’ouverture au monde catholique.
On dira que tout cela est politique. Bien entendu. Mais les grands événements de l’histoire religieuse, de la conversion de Constantin et de Clovis, au schisme de 1054 entre Rome et Constantinople, du ralliement des princes allemands à Luther au Concordat de 1801, ne furent-ils pas tous politiques ?
A l’inverse, qui n’a aperçu que les attaques les plus virulentes contre le pape sont parties du monde anglo-saxon ? Le New York Times s’est trouvé à cet égard particulièrement en flèche ? Des scientifiques anglais et américains voudraient même déférer Benoît XVI devant la Cour pénale internationale ! Au cœur de l’affaire Williamson on trouvait déjà le Spiegel, reflet d’une Allemagne protestante qui, quoique sécularisée, demeure anticatholique.
Il faut bien le dire : la France, dont l’anticléricalisme fut longtemps proverbial, s’est trouvée dans la plupart de ces affaires, en position de suivisme, les organes de presse les plus remontés contre le pape étant ceux dont la ligne pro-atlantique est la plus affirmée, les mêmes qui, par exemple, criaient le plus fort haro sur les Serbes il y a dix ans.
Sans doute les Etats-Unis sont-ils loin d’être unanimes sur la question religieuse. Deux blocs s’y affrontent avec une rare violence, principalement sur la question de l’avortement. Mais New York demeure l’épicentre du milieu WASP (white anglo-saxon protestant), qui domine la sphère occidentale depuis au moins un siècle et où l’on nourrit depuis le XVIIe siècle une solide animosité à l’égard de l’Eglise romaine.
Tout au long de la guerre froide, cette hostilité avait été rentrée, l’Eglise catholique apparaissant à partir de 1945 comme un allié objectif contre le communisme. Dans les quinze années qui ont suivi la chute du rideau de fer, Jean Paul II , polonais élu en 1978 a encore bénéficié de cette bienveillance. C’est peut-être la raison pour laquelle, il fut si timide dans la condamnation de la guerre de Yougoslavie.
Par rapport à ce schéma, il est clair aujourd’hui que les temps ont changé.
De même que les Etats-Unis supportaient de moins en moins la « différence » française et ont trouvé en Nicolas Sarkozy un agent efficace de normalisation -, tout se passe comme si une partie du monde anglo-saxon supportait de moins en moins la « différence » catholique.
Au sein de l’Eglise catholique elle-même, certains se demandent si elle a, la menace communiste passée, encore beaucoup à gagner à demeurer intégrée à une sphère occidentale où elle se trouve de plus en plus marginalisée. Dès lors que l’Europe commence à basculer, au XVIIIe siècle d’abord, puis, de manière définitive, à partir de 1815, vers une prééminence culturelle anglo-américaine, et que, de manière souvent inconsciente, les Européens ont intégré que la modernité sous toutes ses formes vient du Nord-Est , les pays de tradition catholique ne sont-ils pas devenus les « cousins de province » ?
Une marginalisation non seulement géographique mais historique : dans le même imaginaire, l’histoire moderne se réduit à une cascade d’ émancipations, qui commence avec la réforme protestante, se poursuit avec les Lumières ( françaises mais déjà très anglophiles) et s’accomplit dans l’univers libéral-libertaire , la tradition catholique n’apparaissant dans un tel schéma, que comme une survivance.
A l’évidence les signaux forts que Moscou a envoyés à Rome ne resteront pas sans effet. Les réponses du Vatican sont certes moins visibles que les avances du Kremlin mais qui ignore que le rapprochement si controversé avec les lefévristes, inséparable du souci de restaurer la liturgie, a pour arrière-plan la volonté de se rapprocher de l’orthodoxie, attachée à des rites encore plus anciens ? Si, comme beaucoup le pensent, la différence entre Rome et Moscou est plus politique que théologique, un grand pas aura été accompli ces derniers jours dans cette direction.
Le déchaînement croissant du monde libéral à l’égard de l’Eglise catholique est-il la cause ou la conséquence de cette évolution ? La crise actuelle est- elle le prélude à une remise en cause du schéma huntingtonien qui avait, jusqu’ici, structuré notre conception du monde , le début d’ une « dérive des continents » débouchant sur une nouvelle géographie des civilisations ? Il est à l’évidence trop tôt pour le dire.

dimanche 11 avril 2010

Akhenaton, Smenkhkarê et Tutankhamon : nouvelles perspectives ?


Freu J. Freu répond à Z. Hawass concernant les nouvelles propositions sur la filiation de Tutankhamon.

Humeur : "Horaire des nouvelles grandes marées du siècle"


Notre société actuelle ne cesse de se nourrir  de statistiques indigestes qui entretiennent à la fois un climat de peur panique et une tension permanente tout en nous faisant croire que des initiatives sont  prises pour résoudre par exemple,  le problème des milliers de voitures brûlées chaque année. D’ailleurs, ce fait de société est presque devenu  un phénomène naturel. Il est appréhendé comme le flux et le reflux des grandes marées. Nous pouvons même indiquer les moments les plus critiques de ces tristes événements par les nombreux observatoires chargés d’en analyser les causes et d’en trouver les solutions, avec des graphiques forts éloquents que les ordinateurs peuvent exploiter.
  La violence à l’école est aussi vécue comme un phénomène naturel avec des observatoires où des cartes très précises de la montée de la violence avec ces degrés de température maximale et, les mois et les années record où ils ont été atteints. Certes, des progrès restent à faire dans ce domaine.
 Ces statistiques sont faites essentiellement pour mesurer, quantifier ces phénomènes et, toujours mieux affiner les précieux détails ;  nous permettons  d’appréhender ces situations devenant toujours plus complexes, avec plus de réalisme.
 Le taux de suicides a également ses flux et reflux. Des calendriers nous établissent les moments les plus critiques qui nous permettront de toujours mieux prévoir, dans une perspective de prévention.
 Le nombre de cartes bancaires volées connaît lui aussi ses piques de croissance et ses accalmies qui sont à mettre au crédit de la vigilance des institutions bancaires.
  Enfin les statiques ne sont elles pas là pour nous redonner la sécurité dont nous avons tant besoin ? Nous maîtrisons depuis longtemps le phénomène des marées pourquoi donc se décourager devant le phénomène de la violence dans les établissements scolaires ? Ne verrons nous pas le jour où dans une cour de récréation les élèves pourront eux mêmes les  surveiller  et, faire cohabiter l’agneau et le loup ?
 Ces variations dans le domaine des statistiques font l’objet de commentaires sans fin mais, soyons réalistes .Il s’agit d’affecter à tous ces résultats un coefficient de relativité qui laisse une porte ouverte sur des jours meilleurs. Comparons déjà  nos résultats avec ceux  des autres pays.
 Une autre façon de procéder pourrait nous permettre d’envisager les résultats avec plus d’optimisme. Pourquoi ne pas dénombrer le nombre de voitures qui n’ont pas été brûlées année par année ou, encore le nombre d’élèves qui n’ont jamais été victimes d’agression ?
Enfin, ne faut-il pas tenir compte de l’effet des marées sur toutes ces statistiques ?
Christian Bac          

samedi 10 avril 2010

Bossuet


Jean-Michel Delacomptée, Ecrivain et Jacques Le Brun, directeur d'études honoraire à l'École pratique des hautes études, (section des Sciences religieuses, chaire d'Histoire du catholicisme moderne) reviennent, avec Alain Finkielkraut, sur l'aigle de Meaux.

vendredi 9 avril 2010

Controverse sur le mot "barbare"


Les prescripteurs d'opinion dont on ne peut ignorer la puissance, ne prennent que très rarement le temps de définir les concepts qu'ils emploient ; ils sont pour eux des armes rhétoriques, dont seule la capacité persuasive importe. Le mot "racisme" a fait partie de cet arsenal et on sait que toute forme de contestation du système était alors bannie en son nom, et tout contestataire chassé comme jadis les lépreux des villages. Dans ce même esprit, user du mot "barbare", même dans un livre d'histoire, peut vous valoir un procès en sorcellerie. C'est pourquoi, nous voudrions revenir sur ce terme en proposant quelques articles. Le premier que nous proposons aujourd'hui est un article de Paul Mirault publié dans la revue Kubaba en 2005.
Civilisation et barbarie dans une perspective thomiste

vendredi 2 avril 2010

Souffrance du Christ


Alors que le Christianisme apparaît au premier siècle de notre ère dans l'empire romain, les images qui représentent le Christ ne se développent qu'à partir de la seconde moitié du IIIème siècle dans un contexte essentiellement funéraire. Il est aisé de comprendre que cette iconographie s'inspire de la société dans laquelle elle naît. Ainsi, les premières représentations du Christ sont la reprise de schémas iconographiques romains classiques : l'image du bon pasteur – une représentation d'un jeune berger vêtu d'une tunique courte et tenant sous son bras un agneau – peut autant se trouver en contexte païen que chrétien. On trouve un de ces bons pasteurs dans la catacombe de Calliste à Rome, daté de la fin du IIIème siècle.
De la même manière, on remarque une adaptation de l'iconographie impériale et d'Apollon dans ce décor de mosaïque représentant Sol Invictus ("Soleil invaincu"), voûte du Mausolée des Julii, basilique Saint-Paul, Rome, IVe s.
Ce n'est qu'à partir du VIIIe siècle que se développent les images autour de la mort du Christ (Passion, descente aux limbes...) qui permettent ainsi d'insister sur le salut de l'Humanité. Les représentations de la croix sont d'ailleurs une des seules images autorisées pendant la période iconoclaste (726-843) de l'empire byzantin, en témoigne la conque de l'abside de l'église sainte Irène, après 740, Constantinople (Istanbul).
Mais les premières représentations de la souffrance du Christ dans l'empire byzantin n'apparaissent pas avant le XIIe siècle. Elle permettent d'insister sur sa nature humaine. De nouvelles scènes sont visibles sur les programmes peints des églises tels que la descente de croix et le thrène – déploration du Christ mort par la Vierge comme celle de l'église saint Panteleimon de Nerezi (Macédoine), 1164.
En parallèle se développent les représentations de la Vierge Eleousa, vierge de tendresse emplie de tristesse puisque connaissant le sacrifice futur de son fils. L'exemple le plus connu est celui de la Vierge de Vladimir, Ière moitié du XIIe siècle, Galerie Tretiakov, Moscou.
Dans le monde occidental, l'insistance sur les souffrances du Christ est plus tardive. Les scènes de crucifixion se développent à partir de la fin du XIIIeme siècle et sont très courantes jusqu'au XVème siècle. Les fidèles, qui ont subit l'épidémie de la Grande Peste (1347-1351) ainsi que la Guerre de Cent Ans (1337-1453) peuvent ainsi s'identifier aux Christ et partager leurs souffrances. L'accent est mis sur les détails :
plaies, aspect squelettique, larmes, couronne d'épines...
Plusieurs œuvres témoignent de ces mutations :
triptyque de Saint Sulpice du Tarn, atelier parisien, fin du XIIIeme siècle, Musée National Du Moyen-Age
Grande Pieta Ronde, Jean Malouel, vers 1400, Musée du Louvre,
Pieta de l'église Villeneuve-lès-Avignon, Enguerrand Quarton, vers 1450, Musée du Louvre
Là encore se développent en parallèles les images de la Vierge de Pitié et la Vierge de Douleur.
Pieta, église de l'abbaye de Jouarre, début du XVeme siècle
Il est intéressant de noter que c'est également dans ces années 1400 que se développent les images de gisant à caractère morbide tel le gisant de Guillaume de Harcigny, musée de Laon. Ces cadavres décharnés sont bien la preuve d'une réflexion nouvelle sur la mort. 
 Marie Pellet (Université de Paris 1)